Portrait : Damien Saulnier, professeur et team manager

Damien Saulnier


Professeur au Lycée polyvalent Le Mans Sud et patron du Junior Team Suzuki, Damien Saulnier passe d’une casquette à l’autre avec la passion comme seul moteur. De quoi devenir en presque 20 ans un personnage emblématique de l’endurance mondiale et de la vitesse française.

Damien Saulnier nous invite dans l’hospitality du Junior Team. Un endroit sans prétention et bien connu des paddocks du championnat de France Superbike et du Mondial d’endurance, pour l’accueil toujours chaleureux réservé par Marinette et Daniel. « Mes parents m’ont dit : “Le jour où on est en retraite, on viendra faire la cuisine au Junior.” Cela fait huit ans qu’ils sont en retraite et qu’ils font la tambouille. Et tous les ans, aucun élève n’a maigri (rires) ! » Et des élèves, Damien en a pourtant vu défiler pas loin de 200 depuis la création de la section moto du Lycée polyvalent Le Mans Sud. Mais avant d’être leur professeur, il a bien sûr lui aussi suivi très tôt un parcours marqué par la moto. « Tout ce qui sent l’essence et fait du bruit, avec des pneus à crampons ou des slicks, m’a toujours passionné, admet-il. J’étais élève au Lycée Sud en sport-études puis un an au CFA. Et pendant toutes ces années, j’étais en relation avec Jean-Claude Chemarin qui s’occupait du team enduro et supermotard Kawasaki. » Une relation qui va être à l’origine d’un véritable projet de vie. « Quand j’ai commencé à être professeur au CFA, à m’occuper des CAP et BEP, il m’a appelé pour me dire qu’il voulait mettre en place une section de compétition moto comme la filière Elf avec, à la clef, une participation aux 24 Heures. Il cherchait quelqu’un du Mans, dynamique, qui connaisse la course et les jeunes… Il fallait que j’arrête le CFA et que je me lance dans un truc qui partait de zéro. » Un défi dans lequel Damien va s’engager sans hésiter. « C’est parti comme ça, fin 1997, se souvient le directeur de la section. On a recruté des élèves un peu à l’arrache pour monter la formation à la rentrée 1997 et débuter la saison sportive 1998. Patricia Bodard, Marie-Pierre Vintaer, Aurélie Bugaud ont formé l’équipage féminin qui a participé aux 24 Heures du Mans, au Bol d’Or et aux 24 Heures de Spa. À la fin de la saison, Bruno Destoop, Cyril Laurent et Pascal Guittet ont pris le relais et nous sommes restés avec Honda pendant trois ans, jusqu’en 2000. » C’est alors que la marque décide de ne pas poursuivre l’aventure avec le lycée manceau.

Un projet fou, impensable à reproduire aujourd’hui

« On a choisi d’arrêter les 600 cm3 pour monter en Superstock 1000 cm3. Michel Garcia, le proviseur de l’époque, est passé voir Dominique Méliand et lui a parlé de notre structure. Ils sont allés à Paris chez Suzuki France et nous avons récupéré des GSX-R. Nous nous sommes rebaptisés Junior Team Suzuki pour la saison 2001. » Une équipe « Junior » puisque composée exclusivement d’élèves aspirant à devenir mécaniciens en compétition. Et quelle meilleure façon d’apprendre le métier que d’être confronté chaque week-end, en situation réelle, à l’univers de la course ? Il n’y en a pas, même si le projet un peu fou de 1997 paraît aujourd’hui impensable à reproduire. « Cette section tient à un proviseur un peu malade qui embauche un professeur qu’il ne connaît pas trop, qui a 24 ans et a juste été élève au Lycée Sud, sourit Damien. Il lui demande alors de s’occuper de dix loustics et de faire rouler une moto à 300 km/h. Et les suivants ont continué à faire fonctionner la filière alors qu’effectivement, ça ne rentre pas du tout dans les clous. On bosse le week-end après la semaine et dans un lycée, c’est un peu limite. Parfois, il y a trois week-ends de suite et ça, tu ne peux pas trop le dire à l’inspecteur de l’Éducation nationale. » Mais depuis bientôt 20 ans qu’il est à la tête de cette formation à part, il ne changerait pour rien au monde. « J’ai ma petite fierté d’avoir réussi à construire ça parce que je n’ai pas fait beaucoup d’études. Au fur et à mesure du temps, avec les gens qui m’entouraient et m’ont aidé – comme Jean-Claude Chemarin ou Laurent Tirel, le proviseur passionné du lycée –, j’ai réussi à construire quelque chose en relation avec les sports mécaniques, ma passion de gosse. Je suis un homme heureux. »

Damien Saulnier et ses élèves du Junior Team © Vincent Boyer
Damien Saulnier et ses élèves du Junior Team © Vincent Boyer

Il faut dire qu’il a toujours voulu partager son amour de la moto. « Quand je roulais en cross et en enduro, assez tôt, j’ai voulu faire des stages. L’hiver, je montais une petite “opération”, on allait rouler à Saint-Nazaire, à la Sablière, sous le pont. C’est parti comme ça et j’ai commencé à multiplier les stages puis à devenir prof au CFA… » Un professeur « sympa mais têtu » qui n’a qu’un objectif : offrir du travail à ses élèves. « On passe de plus ou moins bonnes années avec les élèves mais au bout du compte, le principal, c’est qu’ils aient appris quelque chose et qu’ils aient du boulot. Quand je me balade dans le paddock, j’en retrouve plein en Superbike, ça fait plaisir. » Et ce n’était pas gagné au moment de monter la filière. « Je me rappelle que lorsqu’on a mis la promotion en place, il n’y avait pas de profil type d’élève comme aujourd’hui. On avait pris des jeunes qui sortaient de CAP ou BEP mécanique moto, voire qui sortaient du Lycée Sud en mécanique auto. On les a fait rêver en leur parlant des 24 Heures du Mans, et c’est comme ça que la mayonnaise a pris rapidement. Un lycée au Mans impliqué dans la course uniquement 5 avec des gamins ? La presse en a parlé et on a eu beaucoup de candidats dès la deuxième année. » Depuis, des partenaires se sont associés à la structure, mais c’est l’état d’esprit des élèves qui a le plus changé. « Nous sommes dans une période enfant-roi, on assiste énormément les gens. Je suis constamment derrière eux. Tout le monde est douché le soir et les scooters ne sont pas rangés, le transpalette est resté dehors et bien sûr, “c’est personne”. La société a beaucoup changé. Le bac pro est aussi passé en 3 ans au lieu de 4 et les jeunes n’ont plus que 8 heures d’atelier par semaine. Donc le niveau est tiré vers le bas. Du coup, on va prendre des jeunes de BTS alors qu’avant, avec le CAP/BEP, ils avaient le niveau. Et quand on les reçoit en entretien, ils nous disent qu’ils veulent faire de la course moto après avoir lu les magazines et regardé Eurosport, mais ils sont complètement décalés. Quand tu leur poses des questions, parfois ça fait peur. Certains ne savent même pas qui a gagné le dernier Grand Prix ou me dire quel est le circuit mythique à quelques kilomètres du lycée ! Ceci dit, quand je fais les sélections, je suis accompagné de deux élèves qui ont connu la même chose un an plus tôt et qui leur rentrent dedans sans hésiter. »

Les pilotes du Junior Team Suzuki en piste © Vincent Boyer
Les pilotes du Junior Team Suzuki en piste © Vincent Boyer

Après un an passé sous la coupe de Damien, les parcours sont donc très variés. « À la sortie 1 du Junior, tous les ans, il y en a 2, 3 ou 4 qui ne continuent pas dans la course. Ils retournent dans un magasin ou font autre chose. Il y en a donc 6 ou 7 qui vont dans un team de course, ou dans un métier en périphérie de la course. Faire des partie-cycles, préparer des moteurs, les suspensions… Et puis au fur et à mesure des années, il y en a qui arrêtent pour diverses raisons (partir tous les week-ends, etc.). Au bout de cinq ans, il n’y en a plus que 30 ou 40 % qui travaillent dans un paddock. Mais j’en ai aussi de la première année (1998) qui y sont toujours. Et je n’ai aucune promotion où il n’y a plus personne dans la course. Je suis en contact avec des élèves de toutes les années. » Des élèves, mais aussi des pilotes. Car si le métier de Damien Saulnier est de faire en sorte que ses élèves offrent la meilleure moto possible à ses pilotes, ce sont bien ces derniers qui sont en mesure d’apporter – ou non – gloire et joie à toute une équipe en fin de week-end. Des émotions qui marquent le team manager. « J’aime bien voir des pilotes du Junior passer au SERT ou dans d’autres équipes officielles. C’est génial. Julien Da Costa, quand on l’a eu, il ne savait même pas s’il allait continuer la moto après une mauvaise saison. Gregg Black, quand on l’a pris il y a deux ans, il ne savait pas trop quoi faire et maintenant, il se débrouille très bien. Et puis quand le SERT gagne les 24 Heures et nous la catégorie stock, les deux motos sur le podium, ce sont des moments inoubliables. Monter sur ce podium qui surplombe la ligne droite des stands avec tout le public en bas, c’est énorme. On parle d’ailleurs de l’idée que je prenne la succession de Dominique Méliand au SERT. Mais je ne sais pas comment les choses vont évoluer et je n’ai pas envie d’arrêter le lycée parce que ça me plaît. » Il a d’ailleurs bien du mal à choisir quelle casquette il préfère. « Je passe plus de temps avec les élèves à l’atelier que sur les circuits, donc je suis plus professeur que team manager. Mais ça dépend surtout d’où on se trouve ! »

Damien Saulnier et Dominique Méliand au Bol d'Or 2004 © Vincent Boyer
Damien Saulnier et Dominique Méliand au Bol d’Or 2004 © Vincent Boyer
Damien Saulnier et ses élèves du Junior Team © Vincent Boyer
Damien Saulnier et ses élèves du Junior Team © Vincent Boyer
Damien Saulnier et Guillaume Dietrich à Albi en 2008 © Vincent Boyer
Damien Saulnier et Guillaume Dietrich à Albi en 2008 © Vincent Boyer

Damien Saulnier, Junior Team

Baptiste Guittet sur la Suzuki Junior Team © Vincent Boyer
Baptiste Guittet sur la Suzuki Junior Team © Vincent Boyer

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