L’édito de Trac’ – MR 4056 : Gosses de riches



Comme tous les quinze jours depuis des lustres, Thierry Traccan, rédacteur en chef de Moto Revue ouvre le magazine avec son édito.

L’homme (et peut-être encore plus la femme – ça va, je plaisante… un peu) est bourré de paradoxes. S’il développe d’extraordinaires facultés d’adaptation, capable de s’habituer quasiment à tout, même aux situations les plus galères, il sait aussi, quand de multiples choix a priori sympathiques s’offrent à lui, se montrer étrangement tatillon, roi de la découpe du cheveu en quatre, et tellement exigeant qu’il en devient pénible. Le motard n’échappe pas à la règle. À peine les nouveautés 2017 sont-elles sur les routes (et encore, pas toutes) que déjà beaucoup fourmillent d’impatience à l’idée de découvrir la suite, c’est-à-dire envisager ce que sera la cuvée 2018. Entre prédiction, supposition et information, tous les moyens sont bons pour dessiner – a minima – les contours de la carte des arrivées.

Reste alors à déterminer le qualificatif que l’on donne à tout ça : est-ce un coup d’avance ou une fuite en avant ? Sûrement un peu des deux, beaucoup des deux, même. Avec un peu de recul, en mettant les choses en perspective, on pourrait se dire, de manière plus raisonnable et responsable, que les catalogues des constructeurs regorgent déjà de modèles, dans tous les styles et pour toutes les bourses. Le paradoxe, là encore, c’est que les marques remplissent notre « petit » marché de la moto par une offre pléthorique. Une offre qui si on l’envisage d’un point de vue rationnel, apparaît totalement disproportionnée. Quand on compare les chiffres de l’automobile avec ceux de la moto – largement à l’avantage du quatre-roues –, on ne peut que s’étonner du décalage qui existe entre les univers.

Prenons l’exemple de deux constructeurs japonais : Honda et Suzuki. Ils affichent chacun 8 modèles d’automobiles (certes, avec des déclinaisons) contre 38 de motos pour Honda et 37 à Suzuki. Même BMW, roi de la niche premium sur 4 et 2-roues, avoue un différentiel limité entre ces deux entités, avec 40 voitures contre 30 motos. Quant à des marques absentes du segment moto comme Renault ou Citroën, ce sont, respectivement, 16 et 15 modèles qu’elles proposent à la vente, bien loin des chiffres avancés par des constructeurs exclusifs moto, comme peuvent l’être Ducati (35 modèles), Triumph (34 modèles), KTM (35 modèles), etc. Avec une telle opulence, on pourrait imaginer que si l’hésitation est permise (et plutôt dix fois qu’une), il paraît inconcevable d’imaginer ne pas pouvoir trouver sélecteur à son pied… Eh bien si, on l’entend et on le voit.

Ce qui est tout aussi dingue, c’est de constater que les constructeurs moto développent aujourd’hui l’essentiel de leur business dans des contrées (Asie, Amérique du sud), où ils ne proposent à la vente que très, très peu de modèles. Pas de choix – ou infiniment moins – pour ces populations, mais du volume en pagaille et des croissances au moins à deux chiffres pour les constructeurs… Et c’est en Europe, où les ventes font du surplace, que les catalogues débordent de propositions. Des motos à un, deux, trois, quatre ou six cylindres, des motos pour les chemins, la route, ou pour les deux, des motos pour la piste, la balade, le voyage, etc. C’est encore chez nous, en Occident, que les marques ont décidé de faire de l’image, de la marge certes aussi sur ces modèles à plus forte valeur ajoutée, mais infiniment moins de volume pour un delta financier à l’avantage des autres continents. Profitons encore de notre chance, les amis, parce que c’en est une, et une grande.

Trac

9 Commentaires - Ecrire un commentaire

  1. Merci pour cette analyse très intéressante.
    Depuis une dizaine d’années je fais partie des motards qui changent assez souvent de bécanes car je n’ai plus envie de faire de la mécanique comme avant, à genoux, dans ma cave d’immeuble, avec du matos adaptable … pas toujours adaptable, et des boulons qui foirent à tire-larigot.
    Depuis 3 ou 4 ans environ je me trouve très souvent à hésiter (assez longtemps en fait) sur le nouveau jouet. Malgré les essais proposés par le concessionnaire et la lecture des multiples articles spécialisés, et ne trouvant pas vraiment la bécane idéale à mes yeux, j’en suis à chaque fois réduit à opter pour un compromis. Je fais donc partie, comme vous l’évoquez, des coupeurs de cheveu en quatre voire des casse-bonbons.
    Ce n’est pas au niveau de la motorisation (oh que non) ni au niveau du look (chacun ses goûts) mais plutôt au niveau des aspects pratiques que le bât blesse sérieusement sur les bécanes qui nous sont proposées depuis quelques années, je parle des Japonaises surtout et des roadsters en particulier.
    Sur les roadsters donc : béquille centrale exit, poignées passager exit, hauteur selle passager (prévoir échelle pour monter et descendre), impossible de ranger un antivol sous la selle (ou quoi que ce soit d’autre) ni même de l’accrocher au cadre via un petit accessoire, si la bécane tombe à l’arrêt … ouille le porte-monnaie, garde-boue avant qui ne garde rien (toute la crasse est projetée direct sur le berlingue en cas de pluie), selle noyaux de pêche (les essayeurs Japonais font 5 kilomètres par jour donc pour eux il n’y a pas de problème de confort voyons), autres …

    Pourquoi je vous parle des roadsters ? ben parce que je viens de m’offrir mon 5ème moteur MT 09 (71000 bornes avec les 4 précédents) … mais que je reste frustré sur les aspects pratiques inexistants. Le sac à dos imperméable est devenu incontournable avec ce genre de bécane mais quel moteur diabolique !!!
    Pourquoi ne pourrait-on pas faire beaucoup de route avec un roadster ?

    J’attends toujours le moteur MT09 dans une partie cycle vraiment routière car la Tracer n’est pas une routière.
    Vous pouvez demander à Yamaha Japon ?

    Merci encore pour votre article.
    Harry

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  2. Effectivement.! 100% d’accord .. pour ma part après avoir roulé 15 ans avec 600 puis 1200 Bandit puis avoir arrêté la moto de route pendant 5 ans suite à un gros carton et de tenaces sequelles… bref, tout ceci remis à peu près en place , je me suis racheté à l’automne dernier une Honda CB 1000R 2014 histoire de m’y remettre un peu !
    Niveau moteur (quoique ça manque un peu de watts je trouve , tenue de route , freinage, maniabilité…tout est nickel, et la protection pas si mauvaise que ça pour un roadster !

    Par contre comme cité plus haut pratiquement AUCUN aspect pratique, je m’en doutais un peu vu la tronche des roadsters maintenant, mais là… sur le papier réservoir de 17L qui tombe en réserve à même 12L consommés (heureusement que ça consomme moins qu’une bécane à carbu sinon l’autonomie serait ridicule…), place sous la selle insignifiante (j’ai dû bricoler un petit U et découper un peu pour que ça rentre) , sur mon bandit j’avais fabriqué un porte bagage bien pratique pour charger les sacs quand je partais en voyage, là laisse tomber…pas de béquille centrale et je pense pas qu’on puisse en monter une… même pas de vraie GB arrière ni de bavette qui protégerait l’amorto (oui je sais ça fait marcher les mecs qui vendent des passages de roue…) etc, etc… je suis monté en Bretagne depuis Montpellier le WE du premier Mai, j’ai dû tant bien que mal saucissonner mon sac de voyage dans des gros sacs poubelles et attacher le tout avec des tendeurs autour de la « selle » passager en les faisant passer sous la selle, et heureusement que y’a le carénage creusé (pour que le passager puisse se tenir) pour arrimer un peu le tout sinon… et je précise que j’y suis monté tout seul parce que je sais pas où j’aurais pu caser la passagère (et pis 2600km dans le WE sur un roadster elle m’aurait étranglé avant la fin^^)

    Bref, depuis une dizaine d’années; les roadsters japonais sont devenus principalement des motos de kékés, qui permettent de frimer à la terrasse des bars et de faire maxi 200 bornes le WE sans avoir besoin d’une séance de kiné…c’est pas étonnant si quand tu roules un peu,( exit les clubs de Harley) tu ne croises pratiquement plus que des mecs en BM RT ou GS…ça devient les seules bécanes qui sont un peu pratiques et permettent d’envisager de partir faire 1000 km le WE avec chargement et passager sans trop se poser de questions, t’as en plus pas la chaîne à tendre et pas besoin de t’appeler Mac Gyver pour mettre tes affaires… mais moi j’aime pas trop les BM, et ça reste cher…
    Donc messieurs les constructeurs nippons, refaites nous des roadsters un peu plus polyvalents et adaptés au quotidien et aux (bonnes) ballades SVP !!!

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  3. Salut, j’ai un roadster dépouillé, où j’ai enlevé TOUT ce que je pouvais virer.
    Les bavettes, les clignos, la poignée passager, tout ce que je pouvais enlever.
    J’ai mis des clignos dans le feu leds, des protec tampons anti-dégats de chutes et autres carbones de protection.
    J’aime ma british bike, encore plus depuis que Franck m’a soigné mon moteur, KN, SC project, power commander…
    Et et et je n’échangerais que pour un 1290 … dépouillé lui aussi, allégé.
    Love ma life, love ma bike

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  4. Il fut un temps ou un journaliste moto à qui l’on demandait « pour toi, c’est quoi une routière ? ». Répondit « Une routière, c’est une moto avec laquelle tu fais des bornes ». Point.

    Mais c’était avant le drame, avant le syndrome de la spécialisation à outrance. Qui amène notre Trac’ à poser le problème non pas des riches, mais des blasés. A se créer des problèmes alors qu’avant le motard cherchait des solutions.

    La vraie question arrive alors : pourquoi la spécialisation ? Pour répondre à un demande générale tout en favorisant le consumérisme. Là où avant ta gsxr 1100 te véhiculait au taf quel que soit la météo et l’état de la route et qu’ensuite tu partais avec en camping pour un mois avec bagages et copine, maintenant, tu chipotes parce qu’il manque trois prises usb, le mini bar, l’internet haut débit et le dressing. C’est le motard qui a changé, les constructeurs n’ont fait qu’entrer dans ce cercle vicieux… Qui va les obliger à diversifier les gammes à n’en plus finir, avec version 4 prises usb, version mini bar 3 bouteilles, version avec guidon bleu… Et le motard en rajoutera une couche parce qu’il voudra guidon bleu ET 4 prises usb. D’autant qu’il s’en fout, il passe plus de temps à compulser les pages de ses constructeurs préférés plutôt que de rouler…
    La solution, pour le motard qui veut un peu de tout sans s’emmerder ? Une vieille bécane. Une qui date d’une époque révolue où on pouvait tout faire sans s’en faire. Même une sportive, ça le fait. Carénage protecteur, patate moteur, tenue de route correcte, boucle arrière assez solide pour fixer des sandows, place sous la selle pour loger un U. Pour qui veut vraiment pas se prendre la tête, un trail style 650 nx, 650 dr, ténéré.
    Le monde a fabriqué deux motards : celui qui passe son temps à réfléchir sur ce que pourrait être sa future moto, et celui qui roule. Je pense que le premier va de frustration en frustration tandis que le deuxième se marre. Perso, j’ai choisi. Je roule. 😉

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    1. En plus étayé et argumenté, ya bob !
      D’acc avec toi, j’ai fait un discours plus simpliste …
      J’ai arr^té de rouler avec le toquart de la bande qui nous faisait stopper nos bécanes pour consulter son GPS …
      Moi aussi, je préfère rouler.
      Et même si je me perds, je tire vers la mer, et je ne suis plus perdu ! mdrrr

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  5. Bonjour Bob et merci pour ton analyse intéressante mais un tantinet sectaire sur sa conclusion.
    L’on peut très bien rouler « beaucoup » et vouloir, tout de même, une bécane récente qui plaise, et qui ne tombe pas en panne à la moindre averse sérieuse ou qui fait des siennes pour redémarrer quand on est (très) loin de la maison et parfois loin du moindre concessionnaire.
    Les bécanes anciennes (Japonaises) matraquées par les anciens propriétaires j’ai déjà donné merci … et plusieurs fois faute de blé à l’époque pour en acheter une neuve.
    Exemple : une ancienne Suzuki GS 1000 tombée en panne, en pleine nuit, une dizaine de kilomètres après être partis de Carpentras et qu’il me fallait ramener, à la poussette, jusqu’à Orange pour rejoindre l’hôtel avec armes et bagages. Cela te donne une idée de l’enclume à pousser pendant tous ces kilomètres ?
    A l’époque personne ne s’est arrêté pour m’aider sauf des types louches en bagnole qui proposaient carrément de raccompagner mon épouse à Orange pour lui éviter de la fatigue, ben voyons, bande d’enfoirés.
    Les trails 650 dont tu fais mention c’est bien … mais tout seul !
    Les anciennes sportives ou sportivo-GT c’est sûrement très bien aussi pour voyager à deux mais bonjour les séances de mécanique pour les maintenir en état correct et là, pour moi, stop !
    En conclusion il existe effectivement des motards qui se posent des questions ET qui roulent aussi.

    Absolument sans rancune
    Harry

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    1. Salut Harry,

      Ce que je souligne c’est l’absurdité à demander à des fabricants une moto qui va coller le plus possible à sa réalité perso. Parce que paradoxalement, plus on va vers la spécialisation des modèles, moins ils répondent à la demande générale, et moins tu auras de chance de trouver chaussure à ton pied, sauf énorme coup de bol. C’est un cercle vicieux.
      Alors plutôt que de se lancer dans une fuite en avant qui n’a que très peu de chances de stopper (car c’est devenu la raison d’être des fabricants sur les marchés occidentaux), autant faire machine arrière et accepter le compromis. Sauf que justement, plus on spécialise les modèles moins on accepte le compromis, c’est ce que tu rencontres. Car tu te dis (pas que que toi hein… Celui qui cherche sa moto idéale 😉 ) : « la prochaine, c’est la bonne », elle aura tout ce que je veux, comme je veux, là où je veux, y’a pas d’raison… Les motos que j’ai eu (et celle que j’ai aujourd’hui) ont toutes des défauts (dont celui d’être une enclume si je dois les pousser, même les plus légères), mais comme ce sont des motos qui ont entre 10 et 20 ans au moment de l’achat, je fais avec. L’avantage, c’est que le budget consacré au départ est très faible, et l’entretien peut se faire sans tirer la langue si on est démerdard (avec internet, on trouve pratiquement tout ce qu’on veut comme renseignements, pièces et outillages). C’est aussi, je le reconnais, un inconvénient, pour qui conçoit la moto comme un véhicule automobile sans souci. Et évidemment, si je devais lâcher 10000 ou 15000 balles dans un deux roues neuf, le truc a intérêt à être « sans souci », et je ne dois pas avoir besoin d’être démerdard.
      Je pense que l’idéal serait de ressortir des modèles d’il y a vingt piges, mais avec ce qui se fait de mieux en terme de fiabilité, genre fini la conso d’huile de sauvage, les faisceaux électriques pourris, les pneus en bois, la visserie qui foire, qui rouille, les distribs HyVo qui pètent à 50000km, les ampoules qui claquent (tout ceci n’est pas l’apanage de toutes les motos de l’époque, c’est une petite compil perso de ce que j’ai rencontré depuis mes débuts). Ou alors, autre soluce, faire que chaque constructeur propose un site « configurez votre moto »,qui va du cadre jusqu’aux embouts de guidon,en passant par tous les organes du deux-roues. Là, je pense que ça répondrait à bien des frustrations. Mais y’aurait bien encore un ou deux gars pour couper les cheveux en 4… Au plaisir de se croiser un jour sur la route, même si tu n’as pas encore la monture idéale 😉 . Appel de phares d’un Ninja 6 de 2001 dans son jus, qui pour son âge développe des qualités routières impressionnantes.

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  6. Merci Bob, je partage ton avis cette fois-ci.
    Bonne route à toi aussi et ne met pas trop de gaz avec ton missile Kawasaki car c’est vraiment tentant ce genre d’engin.
    Harry

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