Jean-Claude Olivier : "A votre avis, qui suis-je ?"
Celui qui a incarné Yamaha en France pendant 44 ans a décidé de prendre sa retraite le jour exact de son 65e anniversaire, en février dernier. Retrouvez ici la longue - et passionnante - interview qu'il nous a accordée et qui retrace le parcours exceptionnel d'un homme hors du commun.

Durant sa carrière, JCO aura dû jongler entre ce que la passion pouvaient lui commander, et ce que la raison lui imposait. © Archives MR
Quels sont vos meilleurs souvenirs personnels de pilote ?
J’ai aimé toutes les disciplines mais ce qui m’aura le plus marqué, c’est le désert, c’est l’Afrique... Vous êtes sur une autre planète, vous quittez tout. Moi, je quittais mon bureau le 28 décembre et je le retrouvais le 25 janvier. Entre-temps, je partais faire 15 000 km sans GPS, avec des motos qui étaient des monstres, et nous vivions des choses exceptionnelles. Plus je me rapprochais de Dakar – qui était le but de cette course –, plus j’avais envie de repartir en sens inverse pour éviter le retour à Paris, le stress, le boulot, le dodo, les soucis, les machins, les trucs, et puis une fois à Paris, je repartais dans une compétition qui était celle du lendemain... Ça ne s’arrêtait jamais, on n’avait pas le temps. Et au 1er janvier, je disais aux gens de l’entreprise : « N’oubliez pas, nous ne sommes plus leader, nous sommes challenger... » Il faut toujours avoir l’esprit challenger, toujours ! Vouloir gagner, participer pour gagner, mais en gardant un esprit challenger.
Vos meilleurs souvenirs de pilotes qui ont roulé pour vous ?
Chaque pilote m’a marqué parce que tous étaient différents. J’ai aimé toutes les périodes depuis 1966, mais j’ai, avec le temps, une pensée particulière pour Patrick Pons, qui me regarde de là-haut, et puis aussi pour Stéphane et Christian (Ndlr : Peterhansel et Sarron). Parce que Stéphane et Christian, 20 ans après, 30 ans après, sont restés des amoureux de la marque. Ils ont été de très grands champions, une vraie source d’inspiration pour moi, des champions dans la durée. Je pourrais aussi citer Joël Bontoux, qui a été un champion d’exception dans le jet et le quad et qui travaille aujourd’hui au sein de l’entreprise.
Parmi les grands noms du sport moto, quels sont ceux que vous auriez aimé voir porter les couleurs de Yamaha ?
Très sincèrement, je n’ai pas de regret. Parce que je crois que ça va toujours dans les deux sens, c’est-à-dire que je n’aurais pas aimé recruter un pilote comme le font certains avec un carnet de chèques. Je me rappelle de Stéphane en 1991 (Ndlr : Peterhansel) me disant : « Jean-Claude, je suis invité à Varèse pour essayer une moto d’Afrique (Ndlr : une Cagiva). » Je lui ai dit : « Vas-y, va l’essayer, prends la bonne décision, et réfléchis bien sur le temps que tu peux encore avoir chez Yamaha, et l’opportunité ponctuelle que tu peux aller saisir chez un autre. Il faut vraiment que la différence soit très importante et ce, malgré l’argent. Pense dans la durée... » Stéphane est allé à Varèse, il a fait l’essai, il est revenu et m’a appelé pour me dire qu’il restait chez Yamaha. Voilà, c’est tout. Ça, c’est une belle histoire.
Comment jugez-vous la situation actuelle de la moto et comment imaginez-vous la suite ?
Le devenir de la moto ne m’inquiète pas en tant que tel, elle s’adaptera, mais je suis plus inquiet du comportement irresponsable de certains. Dans un monde qui évolue profondément, qui recherche une quiétude environnementale qu’il n’arrive pas à trouver, avec des opposants de plus en plus forts, nous leur donnons des arguments allant dans leur sens si l’on fait du bruit, ou si l’on a des comportements irresponsables. Bien sûr, il y en a qui s’en foutent, qui utilisent la moto comme un bien de consommation courant, qui font un bras d’honneur à la société, et à ceux-là, je dis : « Dépassez-vous, pensez à ceux qui aiment la moto, qui en ont besoin, et pensons à l’avenir qui a besoin de la moto et du deux-roues. » La moto est un exutoire pour une société hyper encombrée, où l’on gagne du temps, où l’on pollue moins, et elle est aussi un générateur d’adrénaline. Moi, je préfère la culture de l’adrénaline à celle de l’anti-dépresseur, à une société qui vous vomit toutes les libertés, et qui vous noie d’interdits. Je pense que plus la société voudra aller dans le sens d’un modèle unique, plus elle sera dans l’erreur. La société multi-genres, multicultures, multi-pôles, oui, mais il faut respecter l’ensemble de ces pôles. Voilà ce que j’ai envie de dire aux politiques et à tout le monde.
Comment la soigner cette société ?
La société doit générer des libertés, or aujourd’hui, par l’Internet, par cette profusion d’informations, on a l’impression que les politiques sont tétanisés par la rapidité de cette information et de tout ce qui s’y dit. Et ce qu’on y voit, eh bien malheureusement, ce sont des morts, des accidents, des catastrophes... Avec tout ça, on ne sait plus générer la victoire, on ne sait plus générer l’éclat, le développement, le rayonnement... Nous sommes dans une société qui nous abreuve de mauvaises nouvelles, et ça, c’est terrible pour notre jeunesse. Il faut au contraire redonner de la vigueur, de la vitalité, de l’enthousiasme, de l’envie, de la créativité. Ça concerne d’abord le haut de la société en rapatriant en France tout ceux qui en sont partis, leurs usines, leurs fortunes, pour qu’ils deviennent notre modèle de société. Ensuite, il faut que ceux qui ont réussi pensent au bas de l’échelle, et redonnent une dimension sociale à leur réussite. Et au milieu, laissons l’espace aux libertés, bon Dieu ! Cessons de vouloir tout systématiser, tout uniformiser.
La moto, comment la définiriez-vous ?
La moto est un catalyseur de générations de père en fils, de liberté, de détente, d’évasion, de goût de rapprochement avec l’environnement et la nature. Bref, un formidable exutoire. Parce lorsque l’on est dans une voiture, on est dans son petit cocon. À moto, nous sommes plus sensibles au froid, à la pluie, au risque, mais en même temps on a cette senteur, on a ce vent...
Entretien réalisé par Thierry Traccan
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