Jean-Claude Olivier : "A votre avis, qui suis-je ?"
Celui qui a incarné Yamaha en France pendant 44 ans a décidé de prendre sa retraite le jour exact de son 65e anniversaire, en février dernier. Retrouvez ici la longue - et passionnante - interview qu'il nous a accordée et qui retrace le parcours exceptionnel d'un homme hors du commun.

Durant sa carrière, JCO aura dû jongler entre ce que la passion pouvaient lui commander, et ce que la raison lui imposait. © Archives MR
| JCO |
La vie a été exaltante pour moi. Ma vie professionnelle a été exaltante parce que je me suis placé dans un axe business au travers de l’esprit de compétition, et je pense que tout compétiteur doit savoir s’arrêter au bon moment. Quel est le bon moment ? Était-ce plus tôt ? Est-ce plus tard ? Je ne sais pas... Mais pour moi, j’ai décidé qu’à 65 ans, c’était le bon moment pour prendre du recul et donner du temps au temps. Personne ne m’a poussé à m’arrêter, c’est moi-même en tant que compétiteur qui ai pris cette décision.
Légalement, vous auriez pu rester plus longtemps ?
Rien ne m’obligeait à partir, mais je pense que mon premier devoir était de réussir la transmission de l’entreprise. Mon deuxième challenge est de réussir ma propre reconversion. Pour le premier, j’ai demandé à Éric de Seynes, qui connaissait bien l’entreprise, de revenir parce que je reconnaissais en lui un homme comprenant la marque Yamaha, les valeurs de l’entreprise et pouvant les perpétuer.
Comment vous sentez-vous au moment de laisser la barre ? Parce que Yamaha Motor France, c’est votre bébé...
Personne n’est plus fort qu’une marque. On dit souvent qu’il faut du temps pour construire une marque et peu de temps pour la détruire. Nous avons plusieurs exemples frappants. Moi je dis toujours qu’une marque est plus forte que n’importe quel homme. Dès l’instant où une marque a su construire ses valeurs, et que les hommes sont capables de les relayer, ils ont rempli leur contrat. Moi, je suis de passage, je suis un « Yamaha’s lover », un amoureux de mon métier. J’ai eu une chance inouïe, une fantastique chance que Yamaha m’a donnée de pouvoir croquer le pomme, d’avoir une vie professionnelle récréative, de pouvoir mener un management atypique. Car effectivement, disputer des courses et diriger une entreprise, c’est incompatible pour la plupart des gens, alors que j’en ai fait mon créneau essentiel avec tous les risques que ça comportait. Mais en même temps, ça m’a donné un éclairage différent des autres et je ne regrette rien. Comme je le dis souvent, je donnerais 10 ans de ma vie pour ne pas rater ce que j’ai pu faire sur le terrain, pas derrière mon bureau nous sommes d’accord, sur le terrain !
Lorsque vous vous remémorez l’époque de la camionnette où vous faisiez le tour de la France, pensiez-vous alors que ça pouvait vous mener à réaliser une telle carrière ?
Quand on est jeune, on est gonflé, enthousiaste, on ne sait pas, donc on se lance sans savoir vraiment où ça va vous mener... Et je dirais que ma vie professionnelle a été extrêmement récréative avec un goût pour le challenge, mais pas un challenge passager. Je déteste les coups. Ce qui compte pour moi, c’est de m’être inscrit dans une philosophie d’endurance avec l’esprit de Grand Prix. Aller très vite, développer le meilleur, durablement. C’est surtout ça qui m’a conditionné. Mon esprit était paramétré pour faire les GP, et je m’inscrivais comme serviteur d’une marque et d’une entreprise au travers d’une philosophie et d’un style qui me rapprochaient de l’endurance.
Au volant du fameux J7, vous aviez déjà cette ambition-là, cette vision-là, ce rêve-là, ou est-ce que tout cela s’est fait naturellement ?
Mon rêve de gosse était d’être pilote de Formule 1, et lorsque Auguste Veuillet – propriétaire de Sonauto qui a couru en Porsche et gagné plusieurs courses avec mon père – m’a proposé de prendre Yamaha, je suis parti comme si j’allais faire de ma vie une carrière de pilote. J’ai pensé que par le business, j’accèderais à mon rêve de gosse de pilote, mais je me suis tout de suite rendu compte que j’allais vers le business... Finalement, le business a dépassé l’esprit de compétition et souvent, je rattrapais l’esprit de compétition pour l’intégrer, l’immiscer dans le business. Je qualifierais cela comme la recherche d’une symbiose entre rêve et réalité, mais toujours avec pragmatisme. Donc rêver oui, parce que le rêve est le moteur de la vie. Les gens qui ne rêvent pas, je les plains. Moi, j’ai toujours aimé le rêve mais dans son application. Moi je rêve pour l’appliquer, c’est ça mon pragmatisme, avec cet esprit de compétition naturellement.
Pour vous, votre histoire, celle de Yamaha en France, c’est quoi : une carrière ou une aventure ?
Oh, c’est une aventure merveilleuse, vraiment. Je ne dirai jamais assez merci à Yamaha de m’avoir permis d’assouvir mon management extrêmement risqué, où j’étais à la fois responsable d’une marque, de personnes, de réseaux, et en même temps où j’allais jouer ma vie au Dakar avec les risques insensés que l’on y prend. Et j’ai aussi la chance inouïe que ma femme – nous avons 38 ans de mariage –, à la fois très différente de moi mais très complémentaire, n’ait jamais fait obstacle à ça. Donc je dis merci à Yamaha, à ma femme, à ma famille, à mon père, à Veuillet, au réseau, à mes collaborateurs et collaboratrices... Mon ultime remerciement, c’est de dire que ça a été récréatif pour moi, dans tous les cas de figure ; au moment où j’étais au sommet, comme au moment où j’étais en bas de la vague. À chaque fois, j’ai puisé dans ce réservoir de récréation, de passion, de pragmatisme dans l’application, mais aussi dans la rigueur. Parce qu’on n’a rien sans rigueur, en tout cas, on ne dure pas sans rigueur. Je dis souvent quand je parle aux jeunes, aux gens de l’entreprise, n’oubliez pas mes deux « M » : méthode-manière, manière-méthode... Trop de méthode sans manière, ça ne marche pas, trop de manière sans méthode, ça ne fonctionne pas non plus. Les deux sont nécessaires. Il faut donc être au pôle sud et au pôle nord en même temps, et au milieu, attiser sa curiosité de manière utile pour la mettre au service de l’entreprise et de la marque. Faire réussir pour réussir et non l’inverse. C’est ça le résumé de mes inspirations. Et Yamaha m’a accepté tel que j’étais, m’a permis de me réaliser dans le concept qui m’était propre. Je ne peux pas juger moi-même mon parcours personnel mais j’ai la sensation d’avoir osé, pu faire, et être respecté malgré le risque, même si ce parcours atypique que j’ai pu suivre apparaissait par moment comme un parcours fantaisiste… Fantaisiste oui, irresponsable parfois. Voilà. On m’a accepté comme tel, je me suis imposé comme tel, je n’ai pas demandé la permission à tout le monde, je me suis dicté à moi-même ma conduite pour la transposer aux valeurs de Yamaha, à ces valeurs que j’aimais... Et on a fait 44 ans ensemble.
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